Les énigmes de Mercure



Auteurs et lecteurs :
Le jeu des pseudonymes   |   Profils littéraires   |   Données géographiques et sociales




      

Le jeu des pseudonymes

Avec 4017 textes signés par quelque 1900 auteurs (60 % du corpus), les énigmes du Mercure nous aident à mesurer la vitalité de la poésie et des milieux littéraires en France sous l'Ancien Régime. Rompus à la pratique journalistique de l'énigme, les auteurs sont également des lecteurs du périodique, si bien que l'étude des signatures nous renseigne indirectement sur la composition du lectorat du Mercure galant et du Mercure de France.

Une signature d'énigme peut contenir le nom de l'auteur (assorti parfois d'un titre), son sexe, son âge (s'il s'agit d'un enfant), sa profession et sa commune de résidence ou d'origine. Cette fiche d'identité est rarement complète et les auteurs qui déclinent intégralement leurs noms et prénoms sont peu nombreux. Si l'énigme est un jeu de masques, le choix des signatures aussi. Hommes et femmes se dissimulent et se dévoilent simultanément derrière une signature elliptique, un pseudonyme ou des initiales. Les pseudonymes sont particulièrement prisés au temps du Mercure galant. Ils participent de l'esthétique galante et recourent à un imaginaire pastoral. Nul doute que, dans certains milieux, les initiés devinent aisément qui se cache derrière tel Berger fleuriste, tel Berger fidèle ou telle Bergère Caliste.

Au XVIIIe siècle, c'est l'usage d'initiales qui prédomine, mais le jeu des attributions reste le même : seuls les membres d'un microcosme social déterminé seront en mesure d'identifier l'auteur. Aucun lecteur du Mercure de France, par exemple, ne pourra mettre un nom sur la signature E. M. J. D. L., sauf dans la ville de Meaux d'où l'auteur date certaines de ses devinettes. Des joueurs exacerbent encore le caractère cryptique des signatures : Laffichard signe un logogriphe sur le porc en écrivant son nom et le nom de sa ville à l'envers. Plusieurs d'entre eux conçoivent des énigmes sur leur propre patronyme, à l'image d'un certain Gaudron qui publie une énigme sur le goudron. D'autres profitent d'un pseudonyme pour se travestir : Monsieur Le Riche donne un long logogriphe sous le nom de « Mlle de Car..... », mais il est démasqué par un de ses amis et suscite la colère d'une femme réagit dans la livraison d'octobre 1756 (vol. 1, p. 84-87). Des lecteurs manifestent également leur mécontentement lorsqu'ils découvrent qu'un homme publie sous son nom une poésie qu'il n'a pas composée, situation fréquente.

Accompagnant l'énigme, la signature ouvre donc un autre espace ludique dans le prolongement du texte, tout en constituant un lieu de réflexion possible sur l'auctorialité dans ses dimensions personnelle et sociale.




      

Profils littéraires

À l'égard du Mercure galant, Elsa Veret-Basty (2016) a montré le « statut paradoxal » des auteurs d'énigmes qui publient facilement, dans ce nouveau média qu'est le journal, leurs compositions poétiques sans disposer d'une légitimité littéraire. Ces auteurs sans autorité sont susceptibles de porter atteinte à l'institution littéraire et à ses mécanismes de consécration. Une telle situation explique au moins en partie le semi-anonymat qui règne jusqu'à la fin du XVIIIe siècle dans les signatures d'énigmes. Dans le même esprit, la mention fréquente d'une profession sans rapport avec l'exercice des belles-lettres contribue sans doute à désamorcer toute prétention trop marquée de l'énigmatiste au statut d'auteur.

L'article des énigmes, des logogriphes et des charades reste toutefois un espace de publication dans lequel il est possible d'exercer sa plume et d'obtenir certaines formes de reconnaissance littéraire. Marchand d'éventails à la rue Mouffetard, Monsieur Jacques compose une série d'énigmes et de logogriphes entre 1744 et 1745, et il inaugure le genre de l'ode énigmatique. Cet inconnu n'a manifestement laissé aucune empreinte dans les annales de la littérature mais, pendant quelques mois, il compte parmi les auteurs fétiches du Mercure et de son lectorat qui le complimente à l'occasion. Quant à Bernard de Lanevère, il publie au moins vingt-quatre poésies ludiques dans le Mercure. Établi à Dax, cet ancien mousquetaire du roi ne s'est jamais distingué comme homme de lettres, mais ses énigmes à caractère militaire, parues entre 1744 et 1778, n'en accompagnent pas moins toute une génération de lecteurs. Encore plus prolifique, un certain Duchemin inonde à partir de 1736 le Mercure de ses productions. Musicien à Angers, il affectionne en particulier le genre du logogriphe qu'il pratique non seulement en français, mais aussi en latin. Pour des auteurs comme lui, sans renommée ni titre de noblesse, la publication est le résultat d'un processus de sélection dans un contexte concurrentiel. En effet, comme ils le répètent souvent, les responsables du Mercure n'impriment pas toutes les énigmes qu'ils reçoivent en grand nombre par voie postale. Compter parmi les auteurs retenus et gagner durablement la confiance des journalistes représentent donc, au moins dans une moindre mesure, une forme de distinction.

Des hommes de lettres qui mènent une carrière dans les domaines de la poésie, du roman, du théâtre ou du journalisme sont identifiables parmi les auteurs d'énigmes. C'est notamment le cas de Jacques Brossard de Montaney, conseiller au présidial de Bourg-en-Bresse, du jeune Antoine-Vincent Arnault, secrétaire du cabinet de Madame et futur membre de l'Académie française, de l'imprimeur et journaliste orléanais Louis-Pierre Couret de Villeneuve et de plusieurs poétesses, parmi lesquelles Antoinette de Saliès et Charlotte-Catherine Cosson de La Cressonnière.

Des figures plus saillantes se cachent sous un anonymat complet. Donneau de Visé publie discrètement une énigme de Nicolas Boileau en 1704. En 1728, douze textes du poète Antoine Houdar de La Motte paraissent sans nom d'auteur, comptant parmi eux l'énigme du ramoneur qui restera un des principaux modèles du genre au XVIIIe siècle. De même, un passionné de jeux littéraires comme Charles-Marie de La Condamine ne signe jamais ses poésies. En revanche, des énigmes d'écrivains célèbres sont égrenées à titre posthume dans les pages du Mercure, ce qui contribue à donner une légitimité au genre. Aussi rencontre-t-on à différentes périodes les noms de Guillaume de Machaut, Jean-Antoine du Cerceau et Jean-Jacques Rousseau dont nous ne connaissons qu'une seule énigme de quatre vers sur le portrait. Par ailleurs, des personnalités de premier plan apparaissent parfois du côté des devineurs. Comme en témoigne le Mercure dans sa livraison d'octobre 1758 (p. 39), Voltaire déjoue une énigme sans réponse de la duchesse d'Orléans qui faisait alors le désespoir des joueurs français. Amateur de jeux littéraires, l'encyclopédiste Jean Le Rond D'Alembert est interpellé en 1773 par un auteur anonyme qui lui demande de résoudre son « énigme géométrique ».

Remarquons enfin que les énigmes forment un lieu de réception des auteurs et des livres du moment, et un espace de commentaire des notions relatives aux belles-lettres comme la poésie ou le théâtre. Le corpus inclut des énigmes non pas de, mais sur Molière, Donneau de Visé, Montesquieu, Voltaire (pas moins de six textes) et Panckoucke, sans parler d'œuvres spécifiques comme l'Encyclopédie ou diverses comédies parisiennes (voir le florilège).





Données géographiques et sociales

Faute d'archives, la composition du lectorat du Mercure galant (Vincent 2005, Harvey 2016, Turnovsky 2016) et du Mercure de France (Roche 1978, Censer 1994, Léchot 2020) reste mal connue. À ce titre, les signatures associées aux énigmes (et aux explications versifiées d'énigmes) sont susceptibles de nous aider à dresser des profils sociaux et à mieux comprendre la diffusion du périodique. La carte suivante récapitule, entre 1673 et 1799, les communes des auteurs d'énigmes, de logogriphes et de charades (sans tenir compte des noms de lieux dont la localisation demeure trop incertaine).


Cette représentation ne rend pas bien compte de la diffusion étrangère du périodique au XVIIIe siècle, qui est plus importante (Roche 1978), mais elle montre la pénétration souvent profonde du Mercure dans les provinces françaises. Les énigmes ne proviennent pas seulement des grandes villes. De nombreux villages, parfois des hameaux, reçoivent le périodique et ce, jusqu'aux confins des Pyrénées (Saint-Girons) ou de la Haute-Savoie (Châtel). Un capitaine compose des énigmes dans la solitude de la citadelle d'Entrevaux et un curé breton badine sur la tonsure du clerc dans le petit bourg de La Chapelle-aux-Filtzméens.

Toutefois, la carte révèle une diffusion intense au nord de Paris, région plus peuplée et plus dynamique sur le plan économique que le centre et le sud du royaume. De même, les grandes voies de circulation comme le Val de Loire et les villes portuaires semblent compter plus de lecteurs que les régions excentrées, à l'intérieur des terres. Au cœur d'une ville ou d'un château, les signatures d'énigmes dévoilent en outre toute une gamme de lieux de sociabilité, allant du cabinet de lecture à la société littéraire et de l'académie de province au salon féminin. Même si l'énigme ne constitue plus une pratique fondamentalement orale et conversationnelle, elle reste pratiquée en groupe, parfois en famille, et elle entretient la culture du bel esprit dans les compagnies masculines ou féminines.

À l'égard des professions, les signatures du Mercure ouvrent d'autres pistes d'analyse. La représentation suivante recense les principales activités mentionnées (cinq textes et plus) sur toute la période.
Untitled Document

La surreprésentation des abbés s'explique sans doute par le fait que, au XVIIIe siècle, de nombreux mondains se donnent le titre d'abbé sans être hommes d'Église. Malgré cela, les trois catégories socio-professionnelles qui se distinguent par leur assiduité au jeu de l'énigme sont les ecclésiastiques, les militaires et les hommes au service de la justice ou de l'administration. Derrière eux, ce sont les enseignants et les étudiants qui forment le groupe le plus important, rappelant que l'énigme reste longtemps pratiquée dans les classes de rhétorique ou de philosophie. Viennent ensuite les artistes et les artisans, puis les commerçants, les médecins et beaucoup d'autres. Les auteurs d'énigmes appartiennent donc souvent à une élite cultivée. Quant à elles, les professions féminines sont très rares et n'apparaissent que tardivement dans les signatures (une faïencière en 1783, une danseuse d'opéra en 1784). Encore faut-il se garder de prendre toutes les indications de métiers au sérieux. Difficile de croire que le dénommé Sieur Lardon, auteur d'un logogriphe sur Pythagore en 1781, exerce réellement la profession de garçon rôtisseur... Du côté de l'agriculture, la première (et seule) mention d'un paysan n'intervient qu'en 1786 dans les pages du Mercure pour désigner l'auteur d'une courte énigme sur le vin.

Une analyse plus précise des signatures des années 1724 à 1778 (Léchot 2020) permet de donner des proportions. Durant cette période, ecclésiastiques, militaires et magistrats (justice et administration) regroupent les deux tiers des auteurs. À en juger par l'énigme, la vie littéraire du XVIIIe siècle est donc peuplée de curés, de vicaires, d'officiers, de capitaines, d'avocats et de conseillers. Quoique difficiles à recenser, les nobles – hommes et femmes – sont bien représentés, mais leur nombre n'écrase pas celui des roturiers. Parmi les signatures qui donnent une indication sur le sexe de l'auteur, 12 % désignent une dame ou une demoiselle. D'un côté, ce chiffre relativement bas contrebalance un lieu commun de l'époque, selon lequel l'énigme forme un genre frivole et donc féminin : les hommes restent largement majoritaires. D'un autre côté, les poésies fugitives et les jeux littéraires constituent bel et bien des rubriques journalistiques ouvertes aux femmes qui sont beaucoup plus discrètes dans les sections du périodique réputées sérieuses (nouvelles littéraires et politiques, pièces savantes, etc.). Enfin, la poésie ludique se distingue par la présence de plumes juvéniles. Fréquemment, un enfant prodige est publié dans le Mercure, à l'image du jeune Espagnol Claudio del Valle y Hernandez qui laisse une énigme sur le bénéfice en 1734 et dont l'esprit précoce étonne le public français depuis plusieurs années.

Ainsi, la pratique de l'énigme, du logogriphe et de la charade n'est pas réductible à une catégorie socio-professionnelle homogène. Elle concerne le provincial et le Parisien, le seigneur et le négociant, la femme et l'homme, le vieillard et l'enfant. À la diversité des sujets d'énigmes répond celle des joueurs, façon pour le Mercure de dévoiler l'étendue de son lectorat et d'élargir le principe de variété qui définit ses contenus aux voix qui les expriment.